Principes Généraux de la Psychoposturologie

Le concept d’équilibration psychoposturale est né en 2010, mais ses germes remontent à 1985-86, alors que j’étais en formation d’éducateur spécialisé. Je m’intéressais beaucoup aux personnes handicapées mentales et psychiques, et j’avais pour « mentor » mon professeur de psychologie générale, le Docteur Jean Claude Grübar, spécialiste du sommeil. Il avait remarqué que les personnes déficientes intellectuelles avaient un taux de sommeil paradoxal inférieur à la normale. Parallèlement, il avait trouvé sur le marché un somnifère qui augmentait ce taux de quelques pourcents, au lieu de le réduire comme c’était le cas de tous les autres somnifères à l’époque. Or, c’est au cours des phases de sommeil paradoxal que se consolident les apprentissages. Il pensait donc que ces quelques pourcents, insignifiants pour une personne valide, pouvaient constituer un apport précieux pour des déficients intellectuels. Au point qu’il soit possible, croyait-il, d’augmenter leurs capacités cognitives. Ses résultats n’étaient pas ceux qu’il escomptait, mais je trouvais l’idée admirable. L’idée selon laquelle les capacités des déficients intellectuels étaient entravées par des dysfonctionnements de leur système nerveux, mais pas définitivement, qu’ils étaient perfectibles.

J’avais remarqué au cours de mes stages auprès d’adultes et d’enfants déficients intellectuels, que malgré la très grande diversité des affections et des capacités intellectuelles formelles, explicites, il y avait une certaine homogénéité dans les capacités implicites. Ceux d’entre eux qui ne savaient pas répondre à des questions comme « Combien font deux plus deux ? », étaient néanmoins capables de se servir d’une télécommande pour choisir leur programme télévisé. Et je n’ai jamais vu un déficient intellectuel de plus de 10 ans, même sévère, essayer d’enfiler une paire de chaussette par-dessus une autre, ou les deux chaussettes sur le même pied. A un âge mental de 5 ans, ne correspondait manifestement pas un comportement général d’un enfant de 5 ans, mais nombre de comportements correspondant à l’âge réel, ce que les tests ne mesuraient pas.

Je tentais donc, moi aussi, de prendre mon bâton de pèlerin et de partir à la recherche, à mon petit niveau d’éducateur, de capacités à désentraver. Je menais notamment deux ateliers auprès de préadolescents déficients intellectuels. Le premier s’adressait à deux déficients léger qui ne repéraient pas explicitement la droite de la gauche, le haut et le bas, l’avant et l’arrière. Ils ne marchaient néanmoins pas à reculons, ni ne tentaient de mettre leur bonnet sur leurs pieds. Je leur proposais une série d’exercices progressifs, en commençant par manipuler sur le sol carrelé un petit personnage de leur choix que nous appelions « le robot », et dont les déplacements devaient être programmés à l’aide de flèches et de nombres. Faire un pas en avant, puis tourner à gauche une fois, puis faire trois pas en avant, puis tourner à droite une fois… Une fois le « langage » appris, je les mettais en situation d’opérer une rotation mentale, car le robot se retrouvait face à eux, si bien qu’ils devaient inverser le sens de la flèche placée sur le sol, sous leurs yeux. Puis ils devenaient eux-mêmes le robot, l’un programmant les déplacements de l’autre qui devait lire le programme et l’exécuter. Et enfin, les flèches étaient dessinées à la craie sur un tableau (support vertical), alors que leur déplacement se faisait au sol (support horizontal). Ayant ainsi travaillé le déplacement dans un espace en trois dimensions, aussi bien d’un objet que d’eux-mêmes, je demandais au psychomotricien de réévaluer leurs capacités. Le verdict du psychomotricien tomba : Elles s’étaient améliorées, et pas uniquement au niveau de l’orientation explicite dans l’espace (droite/gauche, avant/arrière, haut/bas).

Le deuxième atelier s’adressait à des préadolescents de différents niveaux intellectuels, avec ou sans handicap psychique associé. Il était présenté comme un atelier relaxation, au cours duquel chacun devait s’allonger sur le sol, fermer les yeux, et se focaliser sur des parties de son corps, sur sa respiration, ou sentir en imagination tel mouvement de tel membre… D’après mes souvenirs, cet atelier était beaucoup moins construit que le premier. En fait, j’explorais ce moyen simple, en espérant que tel ou tel exercice produise un effet remarquable. Il n’en ressortit rien de très précis, hormis que ceux qui y participaient étaient devenus plus calmes, plus posés, et semblaient être mieux dans leur peau. L’un d’entre eux, psychotique, se mit même à rechercher le contact physique avec ses éducatrices, alors qu’il le fuyait jusqu’alors.

Mon stage prit fin. Je revins à L’Institut Universitaire de Technologie et cherchais des explications théoriques à ces changements, afin de rédiger mon mémoire de fin d’études. Je ne trouvais aucune réponse. Si seulement l’on m’avait parlé de Jacques Paillard, j’aurais pu au moins expliquer et développer les résultats du premier atelier. Si l’on m’avait mieux (ou plutôt, vraiment) enseigné Winnicott, j’aurais pu davantage réfléchir sur le second.

Mon diplôme d’éducateur spécialisé en poche, je ne le restais pas bien longtemps. Profondément déçu par ce métier où l’on s’occupe de tout sauf d’éducation, sans être spécialisé en rien, je décidais de mener des études de psychologie.

J’y appris de très nombreuses choses, les différentes théories, la méthodologie expérimentale, l’usage des statistiques, la formulation mathématique de phénomènes psychologiques[1], les applications en pharmacologie clinique, la neurologie, et l’éthologie. Mais je ne trouvais toujours rien qui me ramena à mes observations auprès des déficients intellectuels.

Mon sujet de thèse qui concernait l’acquisition de connaissances nouvelles à partir de connaissances anciennes, à travers le paradigme des analogies, n’eut aucun autre intérêt que de démontrer ma capacité à en rédiger une… Je ne me sentais pas à ma place dans un monde universitaire où mener des recherches consiste d’abord à être le plus habile pour ce qui est d’escalader les échelles. C’est-à-dire élaborer judicieusement un plan de carrière en se faisant valoir auprès des sommités montantes du moment, afin de devenir à son tour Maître de Conférence Titulaire, puis Professeur, et peut-être au long de ce « concours de concurrence », découvrir quelque chose de nouveau. C’est ainsi que j’ai vécu les choses.

Je suis donc retourné dans le monde du handicap mental et psychique, pour y gérer des établissements spécialisés pendant 16 ans.

C’est par hasard qu’en 2010, j’eus la chance d’écouter un cours du Professeur Delaire. Ce stomatologue a étudié les crânes durant toute sa vie et a développé des formules mathématiques – géométriques plus exactement – qui décrivent l’équilibre de son architecture à partir de points de mesure précis. Il a réussi à isoler l’effet des dysfonctions de la sphère orale (ventilation, mastication et déglutition), et de la programmation héréditaire, sur la croissance crânienne. A partir d’une radiographie de profil, sa découverte permet de comparer la forme du crâne d’un individu, à la forme qu’il devrait avoir en l’absence de dysfonctions. Pour la première fois de ma vie, j’entendais parler de comparaison entre ce qu’un individu est, et ce qu’il devrait être s’il fonctionnait correctement. Non pas en rapport à une norme, comme c’est le cas avec les tests d’intelligence par exemple, mais en rapport à lui-même, à sa constitution singulière.

Ce fut pour moi une véritable révélation. J’y voyais une démarche un peu identique à celle de Jean Claude Grübar, doublée de la formulation mathématique d’un phénomène biologique général, comparable à celles que nous manipulions en psychologie cognitive, mise au service de la description d’un individu particulier. Cela déclencha en moi une révolution intellectuelle. En dehors de certaines perturbations, la nature prévoit que nous nous développions à l’équilibre en raison du rapport permanent de notre organisme à cette seule constante du monde physique terrestre : la gravité. Seul repère stable dans un environnement sans cesse changeant. Certaines dysfonctions amènent un individu à ne pas avoir d’autre choix que de se développer physiquement dans le déséquilibre. Si l’on rétablit la fonction au bon moment, le développement se poursuit en se rapprochant de l’équilibre. Etait-il possible de considérer les choses sous cet angle en psychologie ? Etait-il possible de décrire les phénomènes d’un point de vue architectural dynamique ?

Cet heureux hasard ne se présenta pas seul. Dans le même temps, je découvrais le neuropsychologue Antonio Damasio et le psychologue Daniel Kahneman, seul psychologue ayant reçu le Prix Nobel à ce jour. Du premier, me venait enfin une théorie qui rattachait la conscience au corps. Du second, me venait une théorie qui distinguait un système psychique, rapide, intuitif et émotionnel, mais non conscient, d’un système psychique conscient, lent, contrôlé et logique. Et surtout, que le second système est entièrement dépendant des informations transmises par le premier. S’ajoutèrent à la suite, la Théorie Polyvagale de Stephen Porges sur le Trauma, et les travaux d’Ashley Craig, ainsi que d’Hugo Critchley, sur les liens entre le nerf vague et les émotions, la conscience corporelle de soi. Aussi, le psychologue et philosophe Eugène Gendlin, avec son concept de « felt-sense », que je traduis par « Sens Corporel ».

Je me mis à dévorer cette littérature, tout en revisitant mes connaissances psychologiques avec « l’idée de Delaire », et en cherchant dans ses applications un pont avec le psychologique. C’est ainsi que je découvris les Docteurs Stephan Valéro, Michel Clauzade et la posturologie.

Stephan Valéro est un ancien stomatologue, devenu orthodontiste, qui connait parfaitement la théorie de Delaire, celle de Planas, et l’orthodontie fonctionnelle en général. Il a mis au point divers appareils tels que l’Activateur de Croissance Mandibulaire, les Plaques à Piste et la Matrice Linguale Active. Il m’a accepté en tant qu’auditeur libre à plusieurs de ses cours, ce qui m’a permis d’en savoir davantage concrètement sur l’application de l’approche fonctionnelle dans l’équilibration des fonctions de ventilation, de déglutition et de mastication, avec leurs effets corolaires sur le développement du crâne.

Michel Clauzade est un dentiste qui a démontré l’importance de la mandibule dans l’équilibre de l’axe crânio-sacré, et mis au point une technique de réalisation d’une gouttière sur mesure qui permet de rééquilibrer cet axe dans certains cas. Il utilise des tests de posturologie pour vérifier l’effet de sa gouttière, ce qui m’a introduit à ce domaine dans lequel j’avais quelques connaissances, par quelques études en psychologie expérimentale et mon expérience professionnelles en pharmacologie clinique durant mes études en psychologie.

L’approche globale de la posturologie, les notions de tonus, de variation asymétrique de celui-ci par manipulation d’entrées spécifiques, de compensation, de décompensation, de symétrie comme signe d’équilibration, me semblaient être autant de ponts possibles entre l’idée de Delaire, celle de Grübar, et mes observations de jeunesse. Je me formais donc à la posturologie.

Je me rendis rapidement compte que les aspects émotionnels et cognitifs, bien qu’évoqués largement en posturologie, n’étaient pas pris en compte sérieusement. Cette discipline est exercée essentiellement par des professionnels de santé, podologues, kinésithérapeutes, ostéopathes, ou coachs sportifs, lesquels n’ont qu’une culture très sommaire en psychologie, la traitant parfois avec dédain, certains allant jusqu’au rejet pur et simple. Quant à la neuropsychologie, ils n’en connaissent rien.

Plus fondamentalement, et contrairement à Delaire, aucun n’était capable d’expliquer vraiment pourquoi les asymétries de tonus (elles-mêmes causées par un asynchronisme des capteurs posturaux) surviennent chez les uns, et pas chez les autres.

C’est en cherchant une réponse à cette question que je découvris Paul Landon, spécialiste français des réflexes archaïques. C’est indubitablement grâce à lui que j’ai pu lancer un véritable viaduc entre la psychologie, l’approche fonctionnelle et la posturologie. Non seulement parce que l’intégration imparfaite des réflexes archaïques génère des signes de dysfonctionnement étonnamment proches de ceux décrits dans le Syndrome de Déficience Posturale (décrit pas le Docteur Henrique Martins Da Cunha), mais surtout parce que Jean Piaget, dans sa théorie du développement cognitif de l’enfant, disait que la période sensori-motrice démarre par la maîtrise des réflexes. Or, aucun des cours que j’avais suivi, aucune de mes lectures en psychologie du développement, ne se penchait sur cette toute première étape fondatrice de toute l’activité cognitive ultérieure. Se pouvait-il que la théorie de Piaget puisse s’appliquer à d’autres domaines que le développement cognitif, comme le développement émotionnel, moteur et végétatif ? Les travaux de son collègue André Büllinger, spécialiste de la période sensorimotrice, me semblaient répondre que oui.

Mais la notion de réflexes archaïques plus ou moins bien intégrés apportait la réponse complète à la question que je me posais sur l’origine des dysfonctions. Cette imperfection n’étant pas structurelle, mais fonctionnelle : Les conditions de gestation, les conditions de naissance, les avatars du développement sensorimoteur précoce, et éventuellement les accidents de la vie (chocs émotionnels et/ou physiques) sont à l’origine de l’intégration imparfaite des réflexes. Parmi les avatars des conditions de naissance et du développement sensorimoteur précoce, on trouve nombre de manières de faire et de vivre très éloignées de nos besoins biologiques, lesquels n’ont pas évolué au même rythme que nos sociétés, ou ne sont tout bonnement pas pris en compte.

Je considère aujourd’hui le réflexe archaïque normalement destiné à être intégré, comme l’unité de base qui permet de passer qualitativement du neurologique, au comportement. Si l’on applique un courant électrique faible sur la patte d’une grenouille décérébrée, elle éloigne son pied. Si on applique un courant un peu plus fort, c’est toute la patte qui s’éloigne. Si l’on applique un courant encore plus fort, c’est tout le corps qui cherche à s’éloigner, comme pour fuir. Sachant que les neurones sensorimoteurs des réflexes se situent dans la moelle épinière, nous avons au niveau le plus bas de notre système nerveux, tout un répertoire de comportements automatiques, adaptés, et prêts à l’emploi. Par analogie avec l’ordinateur, le réflexe est selon moi l’équivalent du langage machine, et en partie du langage d’exploitation[2], qui permettent de passer du fonctionnement purement électronique des composants, aux opérations primaires nécessaires pour les calculs plus complexes. La dysfonction viendrait au moins en partie, d’un défaut au niveau de ce langage machine. Prenons par exemple un ordinateur dont le langage machine ne sait pas utiliser l’ordre basique de multiplication. Si nous lui demandons combien font 1 000 000 multiplié par 1 000 000, il ne pourra qu’additionner 1 000 000 000 000 de fois 1. Il arrivera à la réponse, mais beaucoup plus lentement qu’un autre ordinateur qui possède la fonction de multiplication. De même, s’il ne connaît pas la fonction « ou bien », il sera bloqué sur son premier choix (par exemple, tourner à droite) et ne pourra que répéter l’action plusieurs fois (jusqu’à ce qu’il se retrouve tourné vers la gauche de sa position initiale). Et c’est bien ce genre de comportement que nous pouvons observer chez les personnes qui dysfonctionnent. Leur système nerveux est intact, mais ils arrivent à un piètre résultat parce qu’ils semblent s’y prendre mal. On a beau leur donner le bon programme à exécuter, point par point, ils peuvent même être capables de le restituer verbalement, mais ils semblent rester enfermés dans une manière de faire inadaptée au moment de l’exécution. En revanche, s’ils acquièrent la fonction de base, alors tout se débloque, leur fonctionnement devient parfaitement normal, et ils accèdent spontanément à des schèmes d’action supérieurs (ce que Piaget appelait les schèmes majorants). C’est d’ailleurs en référence à Piaget que j’utilise les termes d’équilibration et de schèmes minorants (les schèmes d’action dérivant d’une intégration imparfaite des réflexes archaïques, comme l’ordinateur qui ne peut qu’additionner, à défaut de savoir utiliser l’ordre de base de la multiplication).

Je tire un autre argument fondamental en faveur du réflexe comme unité comportementale de base, des travaux du spécialiste russe du mouvement du début du 20ème siècle, Nikolaï Bernstein. Nul autre que lui n’a mieux compris et démontré que le système nerveux le plus accompli, ne peut exécuter un mouvement de manière efficace en contrôlant chaque paramètre en jeu. Il ne peut le faire qu’en gelant temporairement des possibilités articulaires et musculaires (les degrés de liberté du système). Pour bien comprendre cette idée, j’utiliserai une nouvelle analogie. Imaginons que nous devions concevoir une voiture dotée d’un système de contrôle et de propulsion pour chaque roue. Il est évident que l’action coordonnée des quatre roues en fonction du terrain demanderait une structure de contrôle complexe de chaque structure de contrôle de chaque roue. En revanche, si l’on gèle des possibilités en obligeant les deux roues avant à pivoter de droite à gauche en parallèle, et les deux roues arrières à rester constamment parallèles, avec un seul système de propulsion pour les deux roues avant uniquement, nous avons un système qui peut paraître rigide, mais qui est simple et parfaitement maniable. Or, c’est bien ce que fournissent les réflexes : Des schèmes d’action qui peuvent paraître rigides, mais qui sont simples et efficaces. Là s’arrête la comparaison, car notre voiture est une machine. Une fois conçue, elle ne peut dégeler des degrés de liberté et en geler d’autres afin de fonctionner différemment. Or, notre système nerveux a la possibilité de générer des variations de schémas autour du schéma de base qu’est le réflexe. Encore faut-il qu’il soit en mesure d’explorer les possibilités sensorimotrices autour de la réaction primaire du réflexe. S’il ne l’est pas, alors émerge une dysfonction. Il n’accède pas vraiment aux schèmes majorants, il n’a pas d’autre solution que d’utiliser des schèmes minorants, un système de contrôle plus coûteux, tout en n’étant pas optimal.

Avec la technique d’intégration des réflexes archaïques de Paul, je pouvais enfin mettre en pratique les principes théoriques de l’équilibration psychoposturale. Je pouvais créer mon cabinet de Psychoposturologie Clinique. En 36 mois, je réalisais plus de 400 bilans concernant des personnes âgées de 6 à 72 ans, et je réalisais plus de 5000 heures d’intégration des réflexes archaïques et de modelage des fascias.

Sans avoir établi de statistiques précises, j’évalue à 8-9 patients sur 10 qui ont vu disparaître entre 80 et 100% de leurs signes (subjectifs et objectifs) initialement relevés au bilan. Leurs retours, aussi bien que ceux de professionnels de santé qui me les avaient parfois adressés, étaient éloquents : « C’est bluffant ! », « C’est magique ! », « Vos patients ont l’impression de venir déposer un sac chez vous », « Cet homme me fait du bien par ce qu’il me fait, mais aussi par ce qu’il me dit ».

Les souffrances physiques et psychiques éliminées me font résolument dire que la psychoposturologie se situe à l’interface entre le médical et le psychologique, le trait d’union qui s’évanouit entre le soma et la psyché, pour reprendre le vocable de Winnicott.

Poussé maintenant par Nicolas Desjardins, fondateur de l’Institut Neuro Performance au Québec, j’estime aujourd’hui la méthode et les résultats suffisants pour être transmis.

Il reste néanmoins des choses à améliorer encore. Tout ne se joue évidemment pas strictement au niveau des réflexes archaïques et des fascias. Les travaux de Nicolas permettront peut-être d’envisager des interventions au niveau de l’équilibration neurologique (au niveau des composants électroniques, pour reprendre mon image).

A l’autre bout de la chaîne, au niveau cortical et des lobes frontaux (comme disent les neuropsychologues), ou symbolique (comme disent les psychanalystes), des choses peuvent manifestement continuer à bloquer dans certains cas.

Comme toute bonne théorie, la psychoposturologie ne prétend pas tout expliquer, ni tout résoudre. Des choix seront à faire, pour circonscrire les limites de l’intervention, et ainsi définir le travail pluridisciplinaire, respecter le savoir faire d’autres compétences et continuer à s’appuyer sur elles, comme je le fais aujourd’hui, avec les podologues et les orthoptistes notamment.

Pour ce qui est de la transmission, il me semble intéressant de démarrer par la méthode clinique, plutôt que par les explications théoriques. Tout d’abord par ce que c’est en forgeant qu’on devient forgeron. Nos corps sont les mêmes, quel que soit l’endroit de la planète où l’on vit, quelle que soit la culture à laquelle on appartient. Si l’on veut soulager durablement ses souffrances, nous utilisons nécessairement à peu près les mêmes entrées, quelles que soient les différentes théories, méthodes, ou traditions.

Hormis la théorie générale donc, les concepts particuliers et leur articulation, ne sont utiles que pour lire et analyser aisément, ce qui peut paraître complexe ou étrange à première vue. Les théories sont faites de symboles, elles sont un langage. Tout comme la carte n’est pas le terrain, en aucun cas elles ne disent une quelconque vérité sur le réel, qui existait avant nos mots, et existera encore lorsqu’ils disparaîtront.

Seule l’observation, et notamment la mesure avant-après intervention, permet de ne pas se perdre dans l’infinité des possibles offerte par le langage. Elle permet de distinguer entre ce qui est peu, moyennement, grandement, ou exceptionnellement efficace dans une méthode. Elle permet d’aller regarder ce qui a pu lui échapper, d’alimenter l’heuristique pour dire les choses plus savamment.

Pour autant, pour que les psychoposturologues puissent échanger leurs observations et réfléchir ensemble, ainsi que communiquer avec des confrères d’autres professions, il faut bien se construire un langage commun. Ceci oblige donc à l’arbitraire. La psychoposturologie choisit délibérément de privilégier les concepts utilisés dans les publications scientifiques internationales. Il est extrêmement clair qu’il ne s’agit en aucun cas d’emprunter ces concepts pour leur caractère imageant. Pour illustrer mon propos, je prendrais l’exemple de Pierre Marie Gagey, fondateur de la posturologie française, qui parle de l’effet papillon de Lorenz concernant les variations minimes d’une entrée sensorielle et ses conséquences sur le tonus postural. J’ai souvent entendu cette métaphore reprise pour illustrer l’absence de proportionnalité entre la cause et l’effet. Or, la question de Lorenz « Le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? », ne s’adresse strictement pas aux équations non linéaires, mais au problème de la prédiction dans le cadre de la théorie du chaos, entre un seul événement et un seul autre événement, sans aucun rapport entre eux. De même, il est à la mode en ce moment dans les « médecines alternatives », de parler de la théorie quantique. Lorsque je vois le niveau de formation en physique et en mathématiques de ceux y font référence, je doute fort qu’ils comprennent vraiment de quoi ils parlent.

Au niveau où le psychoposturologue intervient, et dans l’intérêt de la compréhension à laquelle ses patients ont droit, il est extrêmement sage de se cantonner aux mots et aux théories les plus simples possibles. « Keep It Simple, even Stupid » (KISS), ou « Ce qui se conçoit clairement, s’énonce clairement », ou encore la Loi de l’Elégance[3] en sciences expérimentales, tels sont les fils conducteurs. Prenons, par exemple, le concept de méridiens issu des traditions orientales. Il semble aujourd’hui qu’il y ait une certaine correspondance avec les chaînes de fascias. Rien n’interdit pour nous-mêmes, dans un but de recherche, d’étudier ces correspondances. Mais la théorie générale ne retient pour l’instant que la notion de fascias, dont l’existence est démontrée par l’observation anatomique, et le fonctionnement étudié biologiquement, ainsi que cliniquement. La notion de modelage des fascias renvoyant quant à elle, à notre manière particulière de les considérer et de les traiter en thérapies psycho-corporelles manuelles, par opposition à certains ostéopathes ou kinésithérapeutes, par exemple.

J’espère avant tout que cette rigueur conceptuelle évitera à ceux qui débutent dans les thérapies psycho-corporelles, de ne pas avoir à débroussailler de nouveau ce terrain fait de myriades de théories et de méthodes locales, le plus souvent fondées sur des démarches personnelles, entreprises par des personnes qui n’avaient initialement aucune formation en psychologie, en anatomie, en neurologie, ou en médecine. Leurs expériences et leurs observations n’en sont pas pour autant inintéressantes. Mais avec tout mon respect, il n’est pas donné à tout le monde d’inventer le Théorème de Pythagore sans rien savoir de la géométrie. Non plus que la synthèse de méthodes qui ont fait leur preuve, n’est une garantie d’innovation fiable. Sans compter enfin les pilleurs qui s’approprient le travail de leurs pairs, sans jamais les citer.

Je conclurai avec un second arbitraire extrêmement important, concernant l’objet de la psychoposturologie et de sa méthode, c’est-à-dire l’équilibration psychoposturale, ou autrement dit, l’explication et le traitement de dysfonctions motrices, émotionnelles, végétatives et cognitives, par la régulation du tonus sensorimoteur de base nécessaire à tout schème d’action adaptatif volontaire optimal. Il ne s’agit pas de posturologie, ni de psychomotricité, ni d’ergothérapie, ni d’ostéopathie, ni d’intégration des réflexes archaïques, ni de fasciathérapie, ou je ne sais quoi encore. Les techniques et moyens d’observation utilisés en psychoposturologie, ne doivent pas – et ne devront jamais – se confondre avec son objet. En conséquence, le psychoposturologue se définit et exerce comme tel, exclusivement, et jamais en tant que professionnel quelconque qui se serait plus ou moins spécialisé dans ce domaine. C’est un objet et une méthode à part entière, qu’on s’approprie comme un tout, ou qu’on laisse à ceux qui savent le faire. J’irai même plus loin, en affirmant qu’il est illusoire de chercher à utiliser certains aspects de cette discipline, dans l’espoir d’améliorer ses résultats dans un autre domaine. En effet, je sais certains professionnels friands de martingales susceptibles de les tirer d’affaire lorsqu’ils se retrouvent face à leurs limites. Je les plains. Mon père disait : « Qui s’en prend à ses outils, n’est pas bon ouvrier ». Un bon ouvrier ne loupe jamais l’occasion de faire des efforts en plus pour améliorer son Art, en résolvant les problèmes de son Art, dans le cadre de son Art. Ou bien il change de métier. Mais même dans ce cas, il devrait se méfier de ne pas reproduire à nouveau le même schéma.

Sachez enfin qu’en vous formant à la Psychoposturologie, et en acceptant les conditions de son exercice, vous me déchargerez d’un lourd fardeau. Car non seulement les personnes en souffrance que je ne peux pas atteindre – ou que je ne pourrai plus atteindre un jour – pourront aller vers vous, mais aussi parce qu’on ne pourra plus dire « la Psychoposturologie de Philippe van Acker ». On dira « la Psychoposturologie », tout court.

Landerneau, France, le 25 octobre 2019

Si la formation de Psychoposturologue vous intéresse, consultez la page web suivante :

https://www.institutneuroperformance.com/formations/inp-psychoposturologie/

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[1] Un très grand merci à Mohamed Bernoussi, alors doctorant, de m’avoir fait l’honneur de lire sa thèse pour corriger les coquilles, me permettant ainsi de découvrir cette chose remarquable, hautement stimulante, dès ma première année. Sans cette perspective incroyablement magique pour moi à l’époque, je ne suis pas certains que je serais allé jusqu’au doctorat. Et je ne pense pas non plus, que les travaux du Professeur Delaire m’auraient touché comme ils l’ont fait.

[2] J’ai l’intuition que les fonctions dévolues aux ganglions de la base partagent une partie de ce niveau « système d’exploitation » avec les réflexes archaïques, mais c’est une question à creuser. Certains aspects des travaux de Henri Yin et de Rodolfo Llinas, par exemple, m’échappent encore.

[3] Sont considérés comme élégants en sciences, une théorie, un concept, ou un protocole expérimental simples, économiques, et efficients.

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